Sempiternelle question posée par mes amis et  nombre de mes brèves rencontres,
elle compose  un bouquet de cinq ritournelles qui sont dans le désordre :
« Tiens c’est –marrant- ça vient d’où ton prénom ? »
« Mais pourquoi t’as choisi marin ? »
« C’est pas trop dur pour ta copine ? »
« Tu repars quand ?… »
Et finalement, la plus riche qui mérite bien que je me plie a une réponse noir sur blanc :
« Qu’est-ce que t’es allé faire à Bruxelles ? »
Je ne savais pas où habiter.
J’avais le luxueux choix du monde entier ;
La raison ? Marin, 30 ans, célibataire et libre comme l’air.
La seule contrainte pratique était de disposer d’un aéroport fiable pour rejoindre, chaque trimestre, un navire basé en Asie.
Je n’avais plus qu’à choisir selon mes propres critères de sélection :
1- La langue devait m’être familière, à savoir le français ou l’anglais.
C’est très contraignant, mais avec un rythme de trois mois de congés pour trois mois de travail, je ne voulais pas me lester d’un besogneux apprentissage linguistique.
2- La Gastronomie devait faire partie intégrante de la culture du pays et surtout de ses habitants.
3-Une ville capitale encore abordable bien desservie en Low cost et par le tgv. Pour que la distance qui me sépare de mes proches se traduise en heures en non en jours.
4-Le climat m’importait peu, du moment que les habitants sortent de chez eux tout le temps.
Je suis obligé de me justifier comme ça maintenant que je suis piégé sous le couvercle… Le Soleil , je le vois quand je pars travailler, c’est le monde à l’envers.
5- Je recherchais une société ouverte, cosmopolite et capable d’assumer sans à-priori la présence d’oisifs en tous genres, dont je fais partie la moitié de l’année.
6-Ultime argument et non des moindres : Trouver une ville ouverte et effervescente quotidiennement, qui n’attend pas le vendredi pour voir ses rues pulluler et ses bars se remplir.

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Pour résumer, l’idéal eut été de trouver une société vivante et éclairée, mais qui ne se prenne pas trop au sérieux.
Ces exigences, plus que des contraintes, m’ont conduit par élimination mais aussi par affection pour la culture et les mœurs du nord de l’, à choisir Bruxelles.
Cette ville qui gagne tant à dévoiler son quotidien.
Non seulement  j’ai pu vivre dans le cadre dans lequel je me projetais, mais j’ai surtout découvert au gré des rencontres une franche générosité et un détachement assez général aux choses matérielles.
Je me suis alors rendu compte à quel point j’avais vécu sous l’influence d’un système autrement plus superficiel et calculateur.
Il est difficile de mesurer les travers du monde dans lequel on vit avant de l’avoir quitté.
C’était enfin le cas.
Donc, après, Lyon, Saint-Malo, Londres, Le Havre, Marseille, Paris, je m’installais dans notre belle cacophonie architecturale.
Ca me donne l’impression d’habiter dans une sorte d’exception sociale qui commence dans ses façades.
Deux ans déjà que je vis a dans la paix, et pas un jour de solitude ou de désintérêt mondain.
« Parce que les Belges sont gentils » me dirait-on.
« Non les Belges ne sont pas « gentils! » »
Mais, si le cliché existe, c’est bien qu’il y a une raison.
Ce que l’on prend pour de la gentillesse, c’est plutôt de la patience et de l’ouverture d’esprit.
Ca s’est manifesté dès mes premières conversations à Bruxelles.
J’avais oublié qu’un interlocuteur puisse avoir la patience d’écouter la réponse à sa propre question.
Et quelle surprise de constater qu’il prenait le temps de formuler une question en rapport avec ma première réponse. Je m’attendais plutôt à un interrogatoire en rafale, formaté pour un journal de presse à sensation,
finissant invariablement par : « Et alors? Une femme dans chaque port, hein?… »
Puis persiflait l’inévitable réponse : «Un porc dans chaque femme aussi, Haha»
Mais, s’il ne sont pas « gentils », alors  qui sont-ils, ces bruxellois?
Il faut bien leur  trouver une case à idées reçue et leur coller une bonne étiquette à préjugés.
Ne comptez pas sur moi pour me lancer sur ce sujet dont la réponse est forcément scabreuse.
Du genre : « Le bruxellois est comme-ci » ou « Le Liégeois est comme-ça ».
Laissons-les comme ils sont : indéfinis et multiples.

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Ceux que j’ai pu rencontrer prêtent une oreille attentive, et loin d’être naïve, avant de se faire une opinion sur les gens.
Ainsi les emmerdeurs et les Rony’s sont gentiment remerciés d’aller voir si les frites sont plus chaudes à côté.
C’est ce qui fait toute la différence avec une société introvertie qui ne cherche qu’à ranger ses acteurs dans des cases formatées et rassurantes avant même de les écouter.
Cette multi-culturalité dont nous sommes témoins et acteurs ici, comparable à un Beyrouth à la sauce mayonnaise, peut se vanter d’être un des rares meltings-pots aussi pacifiques et évolués du Monde.

Je suis ravi de pouvoir lui apporter mon grain de sel.

Anto Muradian | 15 août 2011 | Un marin à Bruxelles